L'été dernier, j'ai assisté au Grand Bien-Cuit de Mike Ward dans le cadre du festival ComediHa, spectacle qui était capté pour la télé au Capitole de Québec. Je suis un fan d'humour depuis plusieurs années déjà, et je navigue lentement vers le statut de comedy geek. Je suis abonné à quelques podcasts d'humoristes, j'ai bien aimé la série Hacks, et encore plus Marvelous Mrs. Maisel. J'ai découvert Bo Burnham avec son incroyable spécial Inside, et lorsque le blues de la pandémie me reprend, il y a toujours un humoriste à découvrir quelque part sur une plateforme en ligne.

Pour la petite histoire, mon intérêt pour le podcast Sous écoute de Mike Ward s'est solidifié pendant mon long séjour de quatre mois à l'hôpital en 2019. N'ayant ni la télé, ni accès à internet directement dans ma chambre, je profitais de chaque passage à la cafétéria pour télécharger sur le wifi limité de l’hôpital autant de séries Netflix et d'épisodes de podcasts que mon téléphone pouvait en contenir. J'ai donc écouté je-ne-sais-plus-combien d'épisodes de Sous écoute en format audio pour passer le temps et je suis devenu membre Patreon par la suite. C’est d’ailleurs là que j’ai reçu l’invitation pour la soirée des Grands Bien-Cuits.

Sous écoute est une véritable mine d'or d'informations qui se cache derrière un rempart d'humour noir, humour qui fait certainement fuir trop de gens qui ne sont pourtant qu'à quelques blagues de pédophiles d'avoir accès à un savoir inestimable.

Mais revenons au Grand Bien-Cuit...

Mon intérêt pour cette soirée allait bien au-delà du spectacle, car j'avais hâte d'être témoin de la captation télé. J'étais fraîchement sorti de mon expérience comme monteur sur cette machine de guerre qu'est La semaine des 4 Julie, émission sur laquelle j'avais travaillé l'hiver précédent. C'est donc autant avec mon oeil d'artisan de la télé formé en réalisation et en montage (même si j’ai décidé de me retirer du milieu quelques mois plus tard) qu'avec mon oeil de "wannabe comedy geek" que je me suis rendu au Capitole avec un ami du secondaire que j'avais invité pour l'occasion.

Malgré la réussite du côté humoristique de la soirée (l'animation de Patrick Groulx était solide et les numéros étaient majoritairement très réussis), je suis sorti un peu perplexe de cette soirée pour ce qui est du côté "captation". On pouvait sentir que tout ne s'était pas déroulé tout à fait comme prévu même en ne connaissant rien de la production. Dès le départ, l'animateur de foule avait été plus malaisant qu'efficace, et il n'avait pas trop su comment jongler avec le très gros retard à l'horaire. Puis, pendant le spectacle, on a eu droit à quelques erreurs techniques, des cues manqués au mobile (la régie technique), et des demandes d'invités sur scène ignorées des techniciens en coulisse.

L'événement qui résume sans doute le mieux l'esprit de la soirée d'un point de vue technique est le début du numéro de Martin Matte, le dernier invité de la soirée, qui était donc assis depuis plus de deux heures. Lorsqu'il s'est enfin levé pour aller au lutrin, le pack de son micro sans fil s'est détaché, provoquant inévitablement l'arrêt de la captation. C'est le genre de chose qui peut bien sûr arriver, mais qui témoigne d'une longue liste de petits détails qui accrochaient ce soir-là.

Je voulais tout de même attendre de voir le résultat du montage avant de porter un jugement final. Après tout, le Grand Bien-Cuit de Mike Ward était le premier d'une série de quatre enregistrements, donc il était tout à fait normal que la production ait nécessité quelques ajustements. Étais-je biaisé par le fait que je sortais moi-même d'une production trop bien rodée aux 4 Julie? Peut-être...

Pendant le temps de Fêtes 2021, les quatre épisodes des Grands Bien-Cuits se sont retrouvées en primeur sur la nouvelle plateforme Vrai. J'ai donc payé pour y avoir accès le temps de les regarder en rafale avant de me désabonner aussitôt. Personnellement, je trouve que Québécor a vraiment du culot de demander 15$ par mois pour une plateforme avec si peu de contenu. D'autant plus que les Grands Bien-Cuits ont déjà commencé à être diffusés à la télé traditionnelle. Mais c'est un autre sujet et je m'égare...

J'ai été un peu déçu du résultat des Grands Bien-Cuits, même si celui de Mike Ward est le plus réussi des quatre. Le feeling que j'avais eu à l'enregistrement s'était bel et bien transposé dans le produit fini. Le découpage de la réalisation semblait souvent aléatoire, il manquait de cohérence dans le rythme, et il semblait mal planifié. Les punchs des blagues étaient souvent très mal couverts alors que la caméra se retrouvait un peu n'importe où, sans égard à ce qui était dit. J'ai eu l'impression qu'on avait très peu retouché le découpage fait live au-delà des problèmes techniques à corriger et des décisions de contenu pour arriver à la durée souhaitée.

Qu'est-ce qui explique tous ces petits problèmes? Production difficile? Manque d'expérience de certains artisans? Nouveau concept? Toutes ces réponses? Allez savoir. Dans un des épisodes, il y a même une faute dans le nom d'un des humoristes en super (en télé, un "super" est une superposition graphique de texte). Je ne vous dirai pas lequel, car cela va forcer la production à se réécouter s'ils lisent mon texte. En plus d'être insultant pour la personne concernée, ça reste un manque de professionnalisme inacceptable pour une émission qui n'a même pas l'excuse du direct.

Je me questionne aussi sur certaines coupures de contenu faites au montage dans la captation à laquelle j'ai assisté. Dans le numéro de Mike à la fin où il roast à son tour ceux qui l'ont roasté plus tôt, on a coupé toutes les blagues faites à son ami Jean-Thomas Jobin pour ne conserver qu'un "Je t'aime" en référence à son passage à l'émission Big Brother. Lors de la captation, Mike ne l'avait pourtant pas ménagé, en faisant entre autre référence à l'anecdote bien connue des fans de Sous écoute du "bottin téléphonique". Un des excellents moments de la soirée!

Pour ceux qui ne savent pas de quoi je parle, googlez "sous écoute bottin" (oreilles sensibles s'abstenir).

Mais pourquoi avoir enlevé précisément ces blagues de Mike? Et qu'on ne me sorte surtout pas l'excuse du "Oui, mais il fallait couper", car je n'y crois pas une seconde. Comme on dit souvent : been there, done that! C'est l'excuse facile quand on veut couper quelque chose qu'on voulait simplement enlever sans avoir à se justifier. A-t-on jugé que le bottin était trop cru et pas assez grand public même dans le contexte des Grands Bien-Cuits? Et s'il s'agit de censure un peu gratuite (ce que je crois bien être le cas ici), pourquoi alors avoir invité... Mike Ward?

Dans les émissions d'humour, les producteurs au contenu reçoivent toujours les textes en avance. On demande même dans les contrats que les numéros soient exclusifs et que les humoristes ne les répètent pas ailleurs. Il est vrai que la télé offre de très bon cachets, mais ils viennent avec des contraintes sévères et une absence de contrôle sur le produit fini.

En ce qui concerne les blagues coupées mentionnées plus haut, j'ai une théorie. Je n'affirme pas que c'est ce qui s'est réellement produit, mais disons que je ne serais pas surpris d'apprendre que l'on ait décidé de tout laisser passer sans rien dire au niveau des textes même si on savait très bien d'avance que certains passages seraient coupés par la suite. Pourquoi? Pour satisfaire Mike Ward qui dit très rarement oui à la télévision.

Un humoriste de la relève dans un gala traditionnel va se faire dire d'aller retravailler son texte. Mais quand tu demandes à Mike Ward d'être le centre de ton épisode, c'est plus facile de ne rien dire et de penser "anyway, on va arranger ça en post-prod". J'ai passé assez de temps dans des salles de montage dans ma vie pour savoir que c'est tout à fait plausible.

La formule des Grands Bien-Cuits reste très prometteuse et j'y reviendrai un peu plus loin. Mais j'ai l'impression que la mentalité avec laquelle la télé approche les spectacles d'humour nuit plus souvent qu'autrement aux artistes qui y participent. On assiste à des captations télévisées qui sont de moins en moins bonnes et qui ne s'amélioreront sans doute pas de si tôt.

Mettons-nous à la place d'un humoriste quelques instants. Pourquoi est-ce que je me forcerais à donner mon matériel de meilleure qualité à une production qui va m'empêcher contractuellement de le faire ailleurs et qui pourrait en couper les meilleurs passages au montage? Être à leur place, je me contenterais d'écrire du matériel qui a la note de passage, sans plus. Ou encore je proposerais un numéro en "fin de vie" que je n'ai simplement plus l'intention de faire ailleurs. Les seuls qui ont vraiment avantage à faire des efforts sont les animateurs (et leurs scripteurs), ainsi que ceux qui cherchent à se faire connaître d'un autre public.

Mais de son côté, le public qui s'intéresse vraiment à l'humour n'a plus besoin des galas pour apprendre à connaître de nouveaux visages ou suivre ceux qu'il aime déjà. Il peut les retrouver beaucoup plus facilement et avec plus de libertés dans les soirées d'humour et sur internet.

Au départ, on avait des spectacles d'humour créés pour le public en salle. On a transformé ces spectacles en galas, et on a commencé à les capter pour la télévision. Puis, les rôles se sont inversés. On en est venu au point où on capte d'abord des émissions de télés qui sont aussi des galas pour les gens qui y assistent. Les spectateurs ne sont maintenant que les accessoires d'une captation alors qu'ils étaient à l'origine la raison du spectacle. Et c'est peut-être là que réside une partie du problème, car les galas n'ont même plus la forme de spectacles traditionnels. Ils sont séparés en deux heures aux thématiques distinctes captées séparément la même soirée, et on a l'audace (j'ai cherché un synonyme car j'avais déjà utilisé le mot culot plus tôt) d'appeler ces deux enregistrements d'émissions de télé successives un "gala".

L'humour, de qualité, libre, vrai, continuera de s’épanouir sur internet au détriment des autres moyens de diffusion pour de très longues années encore. Il se tiendra dans les spéciaux Netflix et autres du genre, dans les podcasts, etc. Même si c'est aussi vrai qu'il y a trop de podcasts. Le très bon côtoie bien sûr le très mauvais et l'inutile, comme dans n'importe quel domaine. Mais la crème continuera de se distinguer sur internet parce qu'elle y sera plus libre, plus authentique et surtout plus accessible. Et dans les meilleurs cas, tout aussi rentable professionnellement et monétairement.

Comme tout le monde, les humoristes ont besoin de payer leur loyer. Ils continueront donc d'aller faire des numéros dans des galas télés de temps en temps pour le cachet qui vient avec. Mais sous sa forme actuelle, et tant qu'elle ne règlera pas de sérieux problèmes de mentalité, la télé va continuer de parfois nuire au milieu de l'humour plutôt que de l'aider.

Par contre, là où je crois tout de même que les Grands Bien-Cuit restent prometteurs, c'est qu'ils sortent de ce cercle vicieux. Malgré mes critiques, et même s'il y a un certain travail à faire, j'espère que la formule reviendra. Car le point le plus positif qui ressort de ce format, c'est que l'humoriste roasté offre un angle très précis qui oblige à sortir de la médiocrité des numéros de galas traditionnels. On sent que les roasters ont une affection pour l'invité principal, et qu'ils se sont donc forcés à créer du bon contenu unique pour l'occasion. C'est la recette idéale pour des numéros qui n'iraient jamais ailleurs de toute façon, si vous aimez les bien-cuits, évidemment. C’est aussi le cas dans les spectacles hommages, mais l’humour y est souvent trop doux à mon goût. J’espère donc que ComediHa conservera le concept l’été prochain, même si cela dépend inévitablement des ventes télé. Il ne reste maintenant qu'à peaufiner la production du format pour une prochaine édition plus réussie.

Crédit photo : Michel Cordey